Dossier d’attribution · Milan · vers 1495 ?
La Belle Princesse
Un portrait de Léonard de Vinci — ou l’une des attributions les plus discutées du XXIe siècle ?
Le profil, le vélin, les hachures gauchères et une feuille manquante de la Sforziada ont nourri une attribution spectaculaire. Mais la provenance lacunaire, le support inhabituel et plusieurs réserves stylistiques empêchent tout verdict unanime.
Attribution disputéeLa réponse courte
Peut-on dire que c’est un Léonard ?
Pas comme un fait établi. La Belle Princesse possède des caractéristiques compatibles avec le milieu milanais de Léonard et certains spécialistes défendent son attribution au maître. D’autres experts des dessins de Léonard la refusent.
La formule historiquement honnête est donc : portrait attribué à Léonard de Vinci, attribution contestée. L’incertitude ne diminue pas l’intérêt de l’œuvre ; elle en fait un cas d’école sur la manière dont se construit — ou échoue à se construire — un consensus.
Le matériau, le costume et certains gestes graphiques sont compatibles avec la Renaissance milanaise.
Le dossier favorable réunit style, technique et provenance supposée.
Plusieurs spécialistes majeurs n’acceptent pas l’attribution.

I · Le dossier favorable
Pourquoi certains spécialistes y voient-ils Léonard ?
Martin Kemp, Pascal Cotte et d’autres défenseurs de l’attribution ne s’appuient pas sur un seul « indice miracle ». Leur thèse repose sur la convergence de plusieurs observations.
Une présence psychologique
Le profil reste codifié, mais la bouche et l’œil introduisent une expression mobile. Les défenseurs y reconnaissent la volonté léonardienne de faire sentir la vie intérieure.
Des hachures de gaucher
Plusieurs traits obliques descendent dans un sens naturel pour une main gauche. Léonard était gaucher, mais cette concordance ne suffit pas à l’identifier.
Les nœuds et entrelacs
La manche et la coiffure développent un vocabulaire d’entrelacs rapproché des recherches graphiques et décoratives de Léonard à Milan.
Une mode milanaise des années 1490
La coiffure en coazzone, la résille et le costume situeraient le modèle dans la cour des Sforza, lorsque Léonard travaillait pour Ludovico il Moro.

II · L’hypothèse du livre
La feuille manquante de la Sforziada
Le cœur de la reconstruction historique
En 2011, Martin Kemp et Pascal Cotte ont rapproché le vélin d’un exemplaire de la Sforziada de Giovanni Simonetta, imprimé en 1490 et richement enluminé, aujourd’hui conservé à Varsovie.
Le livre aurait appartenu à Galeazzo Sanseverino, mari de Bianca Sforza. Le portrait aurait pu être inséré à l’occasion de leur mariage, puis retiré. Format, qualité du vélin et traces de couture ont été comparés à une feuille manquante.
Cette reconstruction donne un nom, une date et une fonction au portrait. Mais elle reste une hypothèse : la ressemblance matérielle ne constitue pas une chaîne de provenance continue.
III · Le dossier critique
Pourquoi l’attribution reste-t-elle contestée ?
Les objections ne se résument pas à un refus instinctif d’un « nouveau Léonard ». Elles portent sur le support, le style, la provenance et la valeur réelle des examens scientifiques.
Un Léonard sur vélin ?
Aucun autre dessin unanimement accepté de Léonard n’emploie exactement ce type de vélin préparé et coloré.
Un contour jugé trop ferme
Certains spécialistes trouvent le profil, l’œil et le cou moins souples que dans les dessins autographes du maître.
Un long silence documentaire
L’histoire ancienne de la feuille n’est pas continue. Elle apparaît publiquement comme pastiche du XIXe siècle.
Le support n’est pas l’auteur
Le carbone 14 peut dater le vélin ; il ne peut pas signer le dessin. Un support ancien peut être utilisé plus tard.
Une trace insuffisante
La marque digitale médiatisée n’offre pas les détails nécessaires à une identification individuelle incontestable.
Un raccord discuté
La correspondance des trous et du format n’a pas convaincu tous les spécialistes du manuscrit et du dessin.

IV · Le piège de la preuve spectaculaire
L’empreinte digitale ne ferme pas l’enquête
Une correspondance n’est pas une identification
La presse a largement repris l’idée d’une empreinte comparable à une trace du Saint Jérôme de Léonard. Cette formulation donnait l’impression d’un test aussi précis qu’une expertise criminelle.
Or une marque partielle, sans ensemble complet de minuties et sans protocole reproductible suffisant, ne permet pas d’identifier Léonard. L’argument a d’ailleurs perdu sa place centrale dans les publications favorables ultérieures.
Le même principe vaut pour les hachures gauchères : elles sont compatibles avec Léonard, mais un artiste informé peut les imiter.
V · Comparer sans confondre
Trois œuvres pour mesurer les ressemblances
Une comparaison utile ne cherche pas seulement des similitudes. Elle observe aussi les écarts de support, de construction et de présence.

Une tête féminine
Les boucles, le profil incliné et le modelé offrent un vocabulaire proche. Mais la liberté du dessin et le statut de cette feuille ne sont pas identiques à ceux de La Belle Princesse.

Ginevra de’ Benci
Œuvre reconnue, peinte sur panneau : la rotation en trois quarts et les transitions atmosphériques montrent comment Léonard dépasse le profil héraldique.
Voir la reproduction
La Dame à l’hermine
Peinte à Milan, elle fournit le meilleur contexte de cour. Le corps pivote, les mains agissent et la lumière construit une présence très différente du profil immobile.
Voir la reproductionVI · Une attribution en mouvement
Chronologie de l’affaire
Vente chez Christie’s
La feuille est proposée à New York comme œuvre de l’école allemande du début du XIXe siècle, sous le titre Head of a Young Girl in Profile. Elle est adjugée 19 000 dollars hors frais.
Nouvel acquéreur, nouvelle enquête
Le portrait est revendu avec la même attribution. Peter Silverman et le propriétaire entreprennent des recherches techniques et historiques.
L’hypothèse Léonard est publiée
Alessandro Vezzosi, Martin Kemp, Pascal Cotte et d’autres spécialistes défendent une création milanaise par Léonard.
Rapprochement avec Varsovie
La Bibliothèque nationale de Pologne annonce l’étude du lien possible avec son exemplaire de la Sforziada.
Exposition à Monza
La feuille est montrée à la Villa Reale. La même année, le faussaire Shaun Greenhalgh affirme l’avoir fabriquée dans les années 1970.
Pas de consensus
L’œuvre reste en collection privée. Elle continue d’être décrite comme attribuée à Léonard plutôt que comme dessin unanimement autographe.
VII · Comment juge-t-on une attribution ?
Quatre preuves doivent se renforcer
L’œil
Qualité du dessin, anatomie, drapé, modelé et comparaison avec les feuilles reconnues.
La matière
Vélin, pigments, liants, vieillissement, restaurations et interventions ultérieures.
Les documents
Inventaires, ventes, correspondances, marques de collection et historique de propriété.
Le contexte
Commande plausible, identité du modèle, fonction du portrait et circulation de l’objet.

VIII · La qualité visible
Ce que le débat ne doit pas effacer
Un objet subtil, quel que soit son auteur
Le portrait associe une silhouette presque héraldique à une surface très fragile. Les nœuds du vêtement répondent aux mailles de la coiffure ; la nuque très claire se détache du fond chaud ; l’œil, vu de profil, maintient une présence attentive.
Reconnaître cette qualité ne revient pas à signer le dessin. L’histoire de l’art distingue l’appréciation esthétique de l’attribution : une œuvre peut être remarquable et rester anonyme.

Le verdict prudent
Une attribution possible, non démontrée au niveau du consensus
Le dossier favorable est plus construit qu’une simple intuition : contexte milanais, main gauche, matériaux anciens, qualité du dessin et hypothèse de la Sforziada. Mais aucune de ces pièces n’est décisive isolément, et plusieurs sont discutées.
« La Belle Princesse, vers 1495–1496, attribuée à Léonard de Vinci ; attribution contestée ; collection privée. »
Il faut éviter deux excès : annoncer un « Léonard retrouvé » comme une certitude, ou transformer les objections en preuve automatique d’un faux moderne.
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Questions fréquentes
Tout comprendre sur La Belle Princesse
La Belle Princesse est-elle de Léonard de Vinci ?
L’attribution à Léonard est défendue par Martin Kemp et plusieurs spécialistes, mais elle n’est pas acceptée par consensus. La formulation la plus rigoureuse reste « attribuée à Léonard de Vinci ».
Qui serait la jeune femme représentée ?
Martin Kemp a proposé Bianca Sforza, fille naturelle de Ludovico Sforza et épouse de Galeazzo Sanseverino. Cette identification dépend du lien supposé avec la Sforziada de Varsovie et demeure elle aussi discutée.
Quand le portrait aurait-il été réalisé ?
S’il est bien milanais et lié au mariage de Bianca Sforza, il daterait du milieu des années 1490, souvent vers 1495–1496.
Quelle est la technique de La Belle Princesse ?
Plume et encre brune, craies noire, rouge et blanche et rehauts sur vélin, aujourd’hui contrecollé sur un panneau de chêne.
Quelles sont ses dimensions ?
Environ 33 × 23,9 cm. Il s’agit donc d’une feuille de petit format, non d’un tableau à l’huile.
Pourquoi la Sforziada est-elle importante ?
Le portrait pourrait provenir d’un exemplaire enluminé de la Sforziada conservé à Varsovie. Le format du vélin et des traces de reliure ont été rapprochés d’une feuille manquante, mais ce rapprochement est contesté.
L’empreinte digitale prouve-t-elle l’attribution ?
Non. Une trace digitale a été médiatisée comme compatible avec une empreinte présente sur une autre œuvre, mais elle n’est pas assez complète ni suffisamment documentée pour identifier avec certitude une personne.
Le carbone 14 prouve-t-il que le dessin est de Léonard ?
Non. Il date le vélin, pas le geste de l’artiste. Un faussaire peut travailler sur un support ancien ; inversement, un vélin ancien reste compatible avec une création de la Renaissance.
Shaun Greenhalgh a-t-il vraiment fabriqué le portrait ?
Le faussaire britannique l’a affirmé en 2015, mais son récit n’a pas été démontré de manière indépendante. Cette déclaration alimente le doute sans constituer une preuve définitive.
Où voir La Belle Princesse ?
Le dessin appartient à une collection privée et n’est pas exposé en permanence dans un musée. Il a notamment été montré à la Villa Reale de Monza en 2015.
Sources et crédits
Christie’s — vente de 1998 · Bibliothèque nationale de Pologne — étude de la Sforziada · Martin Kemp — position favorable · Katarzyna Krzyżagórska-Pisarek — arguments critiques · The New Yorker — enquête sur le dossier d’attribution.
Images : Wikimedia Commons — La Belle Princesse, La Sforziada, exposition de Monza. Ginevra de’ Benci : National Gallery of Art, domaine public.


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